Le ratio de Mesquida

Philippe Gouillou - 29 October 2003 - http://www.evopsy.com/concepts/ratio-de-mesquida.html
Tags : SexComp
Extrait de “Pourquoi les femmes des riches sont belles” (pp 135-137). Présentation du Ratio de Mesquida, qui permet de prédire, quantifier et expliquer les conflits collectifs (guerres, émeutes,…) à partir d'une analyse de la pyramide des âges.
 
Extrait de “Pourquoi les femmes des riches sont belles” (pp 135-137). Présentation du Ratio de Mesquida, qui permet de prédire, quantifier et expliquer les conflits collectifs (guerres, émeutes,…) à partir d'une analyse de la pyramide des âges.

Cet extrait se situe vers la fin du chapitre Supporter la surpopulation, juste après l’étude des segmentations.

LA SOUPAPE DE SECURITE : LES AGRESSIONS COLLECTIVES

Hélas, malgré tous ces moyens d’évitement, de nombreuses régions du monde vont connaître, de temps en temps, des agressions collectives (guerres, émeutes). Cette alternance de périodes de conflits et de paix pose deux problèmes à notre explication des moyens d’évitement : soit ces derniers sont suffisants et les conflits ne devraient pas exister, soit ils sont insuffisants et les conflits devraient être permanents. Il faut nécessairement que certaines circonstances environnementales existent qui fassent basculer ces moyens d’évitement des conflits du côté suffisant au côté insuffisant et vice-versa. Quels sont ces déclencheurs ?

Une deuxième question essentielle que pose ce type de conflits est celui de l’intérêt génétique individuel de chacun de ses membres. On peut facilement comprendre que quelqu’un risque sa vie pour sauver celle de ses apparentés proches (sélection de la parentèle) mais moins facilement qu’il prenne les mêmes risques pour la famille des autres, ou tout simplement pour une idée ou une religion. Au global, on peut dire que mourir pour sa patrie est l’une des choses les plus contre-productives que puisse faire quelqu’un pour la transmission de ses gènes. Pourquoi alors ces coalitions ?

Sur le premier point, deux types de déclencheurs ont été étudiés par la psychologie évolutionniste. Le premier est l’OSR : nous avons déjà signalé qu’un ratio défavorable aux hommes augmentera la compétition entre ces derniers et donc les tensions, parfois violentes. Une société manquant de femmes ira en trouver où elle peut et notamment chez les voisins. De nombreuses sociétés de chasseurs-cueilleurs ont pratiqué ou pratiquent encore ce type de raids. L’autre déclencheur possible est le pourcentage des jeunes dans la population. L’hypothèse est qu’une pyramide des âges trop disproportionnée va entraîner un conflit de générations, lequel peut facilement mener à des émeutes, voire à des guerres de conquêtes (c’est le thème de plusieurs péplums). Cette hypothèse avait d’abord été étudiée par Gaston Bouthoul, puis par Herbert Moller à la fin des années 1960 mais ce sont surtout Christian Mesquida et Niel Wiener qui démontreront sa validité en 1996, en choisissant comme critère le nombre de jeunes hommes, au lieu de prendre en compte toute la population masculine. Mesquida et Wiener ont constaté que si le ratio entre les hommes de 15 à 29 ans et ceux de 30 ans et plus dépasse les 0,40, le risque d’agression collective devient important et croît avec l’augmentation de ce ratio (Wiener & Mesquida, 1996 ; Mesquida & Wiener, 1999). Reportés sur une mappemonde, les résultats sont impressionnants : quasiment tous les pays où le ratio atteint 0,5 sont en période de conflits collectifs, alors que les pays bénéficiant d’un ratio inférieur à 0,34 sont presque tous en période de paix. Ce modèle explique également l’histoire : l’Allemagne d’avant la première guerre mondiale connaissait un surplus de jeunes hommes (ratio de 0,75 en 1910) et a cherché à envahir ses voisins, tandis que ni les États-Unis ni l’URSS n’étaient dans cette situation pendant la guerre froide et aucun conflit direct n’a explosé. Pour valider leur modèle, Mesquida et Wiener ont comparé ce ratio avec le nombre de morts par agression collective pour chaque million d’habitants sur une période de dix ans. La corrélation entre les deux variables s’est avérée forte (0,63) et il est aussi apparu que le ratio est le seul critère permettant des résultats statistiquement significatifs, contrairement à ceux mesurant le niveau de pauvreté du pays agresseur, ou même la répartition des richesses entre ses habitants.

Nous voyons donc que le déclenchement des agressions collectives est fortement expliqué par la pyramide des âges d’une population. Il reste cependant la question de l’intérêt génétique de chacun de ces jeunes hommes : partir en guerre est relativement facile, en revenir beaucoup plus aléatoire. Nous avons vu que le modèle de Hamilton n’est pas suffisant, la proximité génétique à l’intérieur des coalitions étant trop faible. Mesquida et Wiener remarquent d’ailleurs que non seulement des familles mais aussi des groupes ethniques différents (voire généralement opposés) peuvent s’allier pour une nouvelle guerre : c’est ce qui se passe au Moyen Orient actuellement.

La caractéristique principale des hommes de 15 à 29 ans est qu’ils sont à l’âge de fonder une famille et donc qu’ils auront besoin de ressources pour arriver à conquérir une femme. La violence générale de cet âge est expliquée par cette compétition pour les ressources, c’est ce qu’on appelle le Young Male Syndrome (YMS : syndrome des jeunes hommes). On peut donc imaginer que les agressions collectives ne soient qu’une extension de cette violence originelle. Nous avons de plus également remarqué que les coalitions sont le plus souvent nécessaires dans les sociétés pour atteindre le rôle de dominant et cela qu’il y ait ou non possibilité d’accumulation de ressources. Il faut enfin se rapporter à l’EEA. Si les guerres actuelles ne laissent quasiment aucune initiative (ni chance) au guerrier individuel (ce sont les armes de destruction massive et la coordination du groupe qui comptent), il n’en était pas de même avant la civilisation et il n’en est toujours pas de même dans les tribus de chasseurs-cueilleurs subsistantes. L’étude par Napoléon Chagnon des Yanomami (qui présentaient un ratio de 1,76 en 1958 selon Mesquida & Wiener) a montré que les guerriers efficaces ont plus de descendants que les autres moins valeureux. Il y a possibilité de gain en fitness via les agressions collectives et participer à celles-ci correspond donc à un pari qui peut s’avérer rentable. Nous sommes là en correspondance avec la théorie du handicap de Amotz Zahavi.

Abstracts

Les abstracts des deux articles sont disponibles sur ce site :