Concepts : Le bien, le mal : morale et évopsy

Philippe Gouillou - 5 February 2003 - http://www.evopsy.com/concepts/morale-et-evopsy.html
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La morale constitue un thème essentiel en psychologie évolutionniste, au point que Robert WRIGHT avait intitulé son livre de 1995 L’animal moral. La question est : que devient la morale si notre libre-arbitre est tellement restreint ? Cet article va présenter la morale sous trois aspects : en tant que règle de comportement, en tant ...
 
La morale constitue un thème essentiel en psychologie évolutionniste, au point que Robert WRIGHT avait intitulé son livre de 1995 L’animal moral. La question est : que devient la morale si notre libre-arbitre est tellement restreint ? Cet article va présenter la morale sous trois aspects : en tant que règle de comportement, en tant qu’arme de contrôle, et en tant qu’absolu.

La morale en tant que règle de comportement :

Au premier niveau, la morale est d’abord un ensemble de règles de comportement, qui vont préciser comment chacun doit se comporter dans des interactions. La morale va définir quand il faut être altruiste* [1] ou au contraire trahir, et quel est l’ensemble des coûts* (notamment les punitions en cas de trahison) et bénéfices* provoqués par chacun de ces comportements.
Depuis les années 1950, les scientifiques ont un modèle mathématique (un jeu) qui leur permet de modéliser l’efficacité de ces règles de comportement : le Dilemme du Prisonnier* (Axelrod, 1984 [2]). Dans ce modèle qui met en opposition deux individus libres faces à un choix binaire [3], le dilemme est que chacun a, individuellement, intérêt à trahir, mais que s’ils trahissent tous les deux ils perdent plus que s’ils coopèrent. Si la même interaction est répétée de multiples fois entre les mêmes individus (on parle alors de Dilemme du Prisonnier Itéré (IDP)), on peut définir des stratégies*, et les comparer entre elles. Il apparaît ainsi que les morales les plus répandues correspondent en fait à des stratégies efficaces dans le modèle, comme par exemple la Loi du Talion (oeil pour oeil, …) qui correspond au Tit for Tat*, ou “tendre la deuxième joue”, qui correspond au Tit for Tat avec effet retard. Toutes ces règles cherchent à optimiser la coopération.

Quand une relation de coopération se crée, on parle alors d’altruisme réciproque, qui ne doit pas forcément être symétrique (échange de biens ou services identiques) ni même simultané (vous pouvez aider aujourd’hui votre voisin à garer sa voiture, et il ne vous aidera que dans quelques jours sur un autre problème).

Ce même modèle permet aussi de s’apercevoir que des stratégies plus dures, plus orientées trahison, sont plus rentables dans certaines conditions, et notamment quand le nombre de rencontres est restreint, comme c’est le cas avec des étrangers, des personnes de passage. Cela correspond bien à l’importance de la distinction entre les endogroupes (in-groups) et exogroupes (out-groups) ou, comme on le lit souvent, à l’opposition Us/Them (nous/eux) (Harris, 1995 ; Geary, 1998 [4]).

La définition de qui sont ces étrangers (auprès de qui il vaut mieux trahir) est une des différences importantes qui existent entre les sociétés évoluées et celles plus traditionnelles. Dans ces dernières, les relations se basent surtout sur la famille (étendue aux cousins), et les interactions se situent le plus fréquemment dans ce cadre restreint ; alors qu’en Occident la famille est disloquée, et les interactions se font surtout entre inconnus qui ne se reverront jamais. En d’autres termes, en Occident l’altruisme n’est pas seulement ni symétrique ni simultané, mais il n’est le plus souvent même pas réciproque : le retour ne viendra souvent pas de la même personne. Bien sûr, si suffisamment de monde est altruiste même avec des inconnus, chacun en bénéficiera un jour : tout se passe comme si les bonnes actions étaient mises dans un “pot commun”. Un tel altruisme est nécessaire pour le développement économique : un pays où chacun essaierait d’escroquer tous ceux qui ne sont pas de son clan aurait du mal à développer le commerce ; et il en serait de même dans un pays où tout acte de coopération serait perçu comme un aveu de faiblesse, appellant à la trahison. Pour qu’un pays prospère, il faut donc qu’il y ait une suffisamment grande confiance entre ses habitants pour que l’altruisme entre inconnus soit développé.

Au delà du nombre d’interactions, Axelrod (1984) a montré que connaître le comportement de l’autre dans un Dilemme du Prisonnier permet d’augmenter la coopération. Par exemple, si vous savez que votre partenaire/adversaire vous trahira à chacune de vos trahisons, mais coopérera systématiquement si vous coopérez avec lui (c’est précisément la stratégie Tit for Tat), vous saurez que la coopération permanente est la meilleure stratégie à adopter avec lui. L’existence d’une morale définie permet cette connaissance, et va donc faciliter la coopération. Cependant tout le monde ne suit pas aveuglément la morale, et savoir découvrir les règles de comportement de l’autre, ce qui dépend directement de l’intelligence, a aussi de l’importance.

Dans ce cadre, la morale apparaît comme un outil important dans le développement de la coopération des membres d’une société, et donc comme un élément essentiel de sa prospérité. Mais elle est aussi beaucoup plus que cela.

La morale en tant qu’arme de contrôle

Ici, les femmes ne se respectent pas elles-mêmes,
et ne méritent pas d’être respectées.
Un musulman à Monaco.

Bien évidemment, ceux qui imposent (définissent) la morale ont beaucoup plus de pouvoir que ceux qui ne font que la respecter. Dicter à l’autre sa conduite est un pouvoir extraordinaire, et utiliser la morale pour cela est un moyen très efficace. On peut d’ailleurs remarquer qu’il n’est même pas besoin de définir la morale, mais que le plus souvent il suffit d’expliquer son interprétation. Dans ce sens la morale peut être perçue comme une arme utilisée pour le contrôle des autres. Ce contrôle est extrêmement important à tous les niveaux de la vie (voir Geary, 1998) comme par exemple pour l’accès à la nourriture et pour le partage des ressources. Et il est aussi essentiel à un autre niveau, celui auquel on associe la morale le plus souvent : la vie sexuelle.

Le contrôle de la vie sexuelle des autres a plusieurs objectifs dont principalement : empêcher son conjoint d’avoir des enfants avec un(e) autre, et limiter le nombre d’enfants des autres (essentiel pour la survie de ses propres enfants en cas de manque de ressources). A ce niveau la morale est une arme redoutable : elle va à la fois fixer les règles et définir les coûts de la trahison, en impliquant l’ensemble de la population dans l’application de ses contraintes. Mais comme les règles de la morale sont nécessairement floues, c’est l’influence sur son interprétation qui va permettre ce contrôle.

Cela se constate notamment au niveau de la Dichotomie Madone/Putain* : toutes les morales encensent les madones, et fustigent les putains, mais elles n’en imposent pas la même définition (par exemple, parler à un étranger dans un pays musulman intégriste suffit à faire de la femme une putain, alors que dans les sociétés évoluées il faut que la femme ait connu un grand nombre de partenaires sexuels) non plus qu’elles ne fixent les mêmes punitions (la mort dans les pays musulmans intégristes, punition très faible (plus grande difficulté à se marier) dans les sociétés évoluées). Un prêcheur qui cherche le pouvoir aura donc intérêt à influer à la fois sur la définition de la putain, et sur les punitions à lui infliger : c’est l’action des prêcheurs musulmans intégristes en action partout dans le monde. Mais dans ce sens, tout le monde est un prêcheur : il suffit par exemple de remarquer la fréquence de l’incitation à “se respecter soi-même”, pour constater qu’énormément cherchent à manipuler la morale à son avantage. Dans une émission télévisée grand-public (de niveau culturel bas), une femme accusait une autre qui à son goût se maquillait trop de “ne pas se respecter elle-même”. Cette accusation indirecte se traduit précisément par : “vous êtes une putain” !

Au delà d’un simple ensemble de règles de comportement, la morale est donc aussi une arme utilisée couramment pour contrôler la vie des autres, et notamment leur vie sexuelle. Il reste maintenant à étudier si une morale peut être absolue, ou s’il ne s’agit que de règles opportunistes sans fondement universel.

La morale en tant qu’absolu

Les nombreuses découvertes sur l’origine biologique de nombreux comportements humains, et notamment sur l’influence des gènes et des hormones sur les tendances à la violence, ont mis à mal les fondements de la morale. Auparavant, les morales étaient fondées sur une transcendance : c’est Dieu (Allah, Jehovah, Krishna, etc.) qui dictait le bien et le mal. Une fois cette transcendance remise en cause, les moralistes se sont fondés sur le libre-arbitre de tout un chacun pour fonder la morale : en résumé, chacun aurait le choix libre d’arbitrer entre le bien et le mal. La question qui se pose maintenant est : pusique ce libre-arbitre est au minimum restreint par des influences biologiques, que reste-t-il de la responsabilité de chacun ? Ce débat est l’un des plus vifs qui soit dans les milieux de la recherche en psychologie évolutionniste : il provoque des dizaines d’emails chaque mois sur la liste Evol-Psych [5], et les opinions sont extrêmement variées. Il est évident que nous ne pouvons ici donner une réponse définitive sur un tel sujet.
Il existe cependant un point d’accord général : on ne peut fonder la morale sur la nature en elle-même, tout ce qui est “naturel” n’est pas bien, contrairement à ce que nous racontent de multiples publicités (“la nature vous veut du bien” !). On appelle cette erreur l’illusion naturelle (en anglais : Natural Fallacy, aussi dénommée Ought/Is qui signifie Devrait/Est). Par exemple, ce n’est pas parce que la violence des jeunes hommes (YMS : Young Male Syndrome*) a été sélectionnée qu’elle est “bien”. Autre exemple : la volonté de sauvegarder systématiquement tout ce qui est “naturel” [6] n’est pas une règle morale valide : doit-on sauvegarder aussi les virus mortels ?

En fait, il apparaît que l’évopy ne peut, pas plus qu’une autre science, fonder une morale. Le rôle d’une science est de trouver des lois générales qui permettent d’expliquer et de prévoir, et l’évopsy permet de modéliser certaines conséquences de certaines lois morales. Mais une science ne s’occupe pas des objectifs que nous nous assignons, et ne peut décider à notre place.

Synthèse

Au final, il semble que si l’évopsy ne permet pas de fonder (ni même de juger) une morale, elle réussit à démontrer que celle-ci est beaucoup moins absolue que beaucoup voudraient le croire. La morale n’est pas seulement une nécessité pour une société, mais aussi une arme, que chacun essaiera d’utiliser pour influencer et contrôler les autres. Une telle utilisation est-elle moralement bien ? L’évopsy ne peut répondre à cette dernière question.

Notes :

[1] Les mots marqués par une astérisque (*) sont expliqués dans le Glossaire

[2] Voir la bibliographie

[3] Voir l’histoire sur ce site

[4] Voir la présentation de Hommes, Femmes de David C. Geary sur ce site

[5] De Ian Pitchford, Phd. Liste modérée qui rassemble 4.000 chercheurs du domaine, dont tous les plus grands noms.

[6] Bien sûr, en fait : tout est naturel !