Exorcisme

Philippe Gouillou - 10 mars 2019 - http://www.evopsy.com/concepts/exorcisme.html
Tags : Religion, Psychiatrie
Le fait que les exorcismes marchent parfois ne prouve pas que les démons existent mais montre l'importance de la culture en psychiatrie.
 

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"Ainsi, ce sont bien nos ancêtres qui sont à l'origine de nos mauvaises passions
Le diable, sous l'apparence du babouin, est notre grand-père.
"
Charles Darwin (1838)

Le film Le Rite (2011)1 est basé sur un livre documentaire de Matt Baglio racontant les débuts du Père Gary Thomas, un des quatorze exorcistes en fonction aux USA. Si le film a rajouté des effets spéciaux et introduit différents éléments scénaristiques, son scénariste Michael Petroni affirme s'être basé sur des faits avérés2. Il raconte la lutte des deux héros contre le démon Baal, lequel se trouve être un ancien dieu qui a été diabolisé par le Christianime3.

Le principe de l'exorcisme est de répéter des textes sacrés ou d'effectuer d'autres rituels pour faire fuir des entités spirituelles qui auraient pris le contrôle d'une personne au point de lui faire hurler des obscénités assez ridicules et se contorsionner violemment (voir vidéo ci-après). Si les rites sont bien suivis, alors ce démon se soumet et quitte la personne, qui se trouve guérie. Un exorcisme peut ainsi être vu comme un exercice de domination : il consiste à convaincre une personne, dite possédée, que Dieu (ou Allah, etc.) est plus fort que le démon qui la possède, et pour cela l'exorciste doit apparaître dominant.

On peut bien sûr se demander pourquoi un démon (ou autre entité) présenté comme aussi puissant s'amuserait à de telles choses, et pourquoi il finit par se soumettre à des litanies. On peut aussi se demander pourquoi les Chrétiens sont possédés par des démons chrétiens qui obéissent aux textes sacrés chrétiens alors que les Musulmans sont possédés par des démons musulmans (les Djinns) qui obéissent aux textes sacrés musulmans, etc., etc. Existerait-il donc tant de Dieux Uniques4 ? Comme le remarque la page Wikipedia sur l'exorcisme :

"Cette pratique est probablement universelle : elle est supposée en Mésopotamie dès le IIe millénaire av. J.‑C. et attestée dès le Ier millénaire av. J.‑C.."
Wikipedia

Pourtant, même si ça ne se passe bien sûr pas comme dans les films Hollywoodiens, l'exorcisme, parfois, ça marche, et beaucoup y croient.

Psychiatrie

La psychiatrie l'explique assez bien.

Le Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (DSM) reconnaît la possession démoniaque depuis sa version 4 (1994), ce qui fait toujours l'objet de nombreux débats, et une recherche sur Pubmed avec le mot-clé exorcism donne 12 647 articles (dont 2 664 publiés dans les 5 dernières années), dont 2 104 accessibles gratuitement (dont 827 publiés dans les 5 dernières années).

Elle peut aussi la soigner, d'ailleurs mieux que l'exorcisme : During et al. (2011) ont réalisé une méta-étude et trouvé que la psychothérapie marche beaucoup mieux (95% de succès) que l'exorcisme ("efficacité rapportée variable") pour traiter les patients montrant des signes de possession.

Mais si la possession démoniaque est expliquable psychiatriquement, pourquoi alors tant de personnes, dont certaines très intelligentes et très cultivées, y croient-elles encore ?

Le diable bouche-trou

Don Gabriele Amorth (1925-2016) était le plus célèbre des exorcistes du Diocèse de Rome, au point qu'un documentaire a été tourné pendant son dernier exorcisme (il est mort pendant le tournage5). Il considérait que l'exorcisme ne doit intervenir que quand la psychiatrie a échoué, et dans un de ses livres (Exorcisme et psychiatrie) il citait Dr Sauveur Di Salvo, psychiatre à Turin :

"je suis convaincu que le psychiatre doit absolument avoir connaissance des principaux textes sur la démonologie ; et que l’exorciste, de la même manière, doit avoir connaissance des symptômes les plus évidents des principaux troubles psychiques"6

Or, selon sa page Wikipedia, Don Gabriele Amorth croyait à la possession démoniaque même s'il ne s'agissait que de moins de 0,2% des exorcismes qu'il a réalisés :

"De 1986 à 2007, il effectue entre 50 000 et 70 000 exorcismes. En 2008, il affirme toutefois n'avoir rencontré de réelles possessions démoniaques qu'une centaine de fois environ, l'immense majorité de ses patients étant victimes de simples « troubles démoniaques », voire de maladies mentales."
Wikipedia : Gabriele Amorth

Cette approche correspond au dieu bouche-trou (ou dieu des lacunes, en anglais : God of the Gaps), celui qui "explique" ce que la science n'explique pas encore, et qui est donc condamné à avoir de moins en moins de place au fur et à mesure de l'avancée des connaissances. Elle ne suffit pas à expliquer pourquoi autant y croient.

Pascal Boyer

Aussi la raison en est probablement la même que celle qui nous fait si facilement tomber dans les films d'exorcisme : ils activent des zones de notre cerveau qui ont été sélectionnées. L'exorcisme fait partie de la religion et répond donc aux mêmes contraintes :

"La religion n'est pas un domaine où tout est permis, où n'importe quelle croyance étrange peut apparaître et être transmise de génération en génération. Au contraire, la liste des croyances surnaturelles possibles est restreinte."
Pascal Boyer (2001, p 46)

Or, comme résumé dans la Lettre Neuromonaco 69 :

  • Toutes les affirmations “surnaturelles” ne sont pas reconnues comme religieuses : il faut que nous leur supposions un accès illimité à l’Information Stratégique (Boyer 2001, p. 223)
  • Il ne faut qu’un seul “miracle” à la fois (Boyer, 2001, p. 126s). Par exemple les personnes religieuses pourront croire qu’un être surnaturel peut les accompagner où qu’elles soient, indépendamment de la distance (ubiquité extrême) et qu’une statue peut servir d’intermédiaire avec cet être, mais pas que la statue puisse agir à distance (elles voyageront pour s’en rapprocher).

Et parmi ces croyances possibles se trouve celle de la possession démoniaque, que l'on retrouve donc dans toutes les religions, sous les formes prônées par chaque religion, et guérissable par les rites de la religion concernée, avec notamment le respect de la règle d'un seul miracle (exemple : le crucifix ne fonctionne que s'il est approché de la personne possédée).

Dans ce cadre l'exorcisme peut être vu comme une autre forme (beaucoup plus marquée culturellement) de psychothérapie qui, si elle est généralement moins efficace, serait peut-être parfois plus adaptée.

Il est donc à craindre que le diable n'existe pas, qu'il n'existe pas d'entité du mal dont on puisse se défaire par quelques incantations bien choisies. Le diable est bien notre grand-père comme l'écrivait Darwin, ou alors les démons nos microbiotes comme l'écrivait Peter Frost. Mais les succès des exorcismes aident à mieux comprendre comment fonctionne notre cerveau en montrant l'importance de la dimension culturelle dans les rapports de soumission.

Video de Don Armoth

Extrait de The Devil and Father Amorth (William Friedkin, 2017) sur un exorcisme (de fait le dernier) de Don Gabriele Amorth. Il est difficile de croire que c'est un démon puissant qui fait crier à la possédée de telles stupidités enfantines ("Nous sommes légion", etc.). Mais si on voit la scène comme une expression culturellement marquée, l'effet est saisissant :

Sources

Notes


  1. The Rite (2011) : film de Mikael Håfström - Scénario : Michael Petroni d'après le livre de Matt Baglio. Avec : Colin O'Donoghue, Anthony Hopkins, Ciarán Hinds 

  2. Extrait du Journal d'une démonologue :

    "Le personnage joué par Anthony Hopkins, le père Lucas, a réellement existé et c’était un véritable prêtre-exorciste très réputé et connu du nom du père Carmine de Phillips et qui a réalisé des centaines d’exorcismes. C’était un homme bon et généreux, mais pas toujours très commode. Il vivait en retrait de la société et était un exorciste très controversé qui jouissait d’une réputation sulfureuse au sein du Vatican pour ses méthodes peu orthodoxes. Anthony Hopkins a su admirablement bien saisir l’ambivalence et la dualité de ce personnage. Par contre, le père Mickael Kovac est un personnage fictif. Matt Baglio, dans son roman, parle du père Gary, homme de 52 ans, qu’il accompagne lors des exorcistes. Cet homme n’a pas grandi avec son père, n’a pas pour métier embaumeur et n’est pas tiraillé par sa foi."
    Marie d’Ange (2 octobre 2017)

  3. Extrait du Journal d'une démonologue :

    "Baal est une ancienne divinité païenne phénicienne adorée par les Philistins, les Hittites, les Sumériens et les Chaldéens, qui a été diabolisée par le judéo-christianisme. On le retrouve dans la Bible, notamment dans l’Ancien Testament où il se voit attribuer plusieurs titres. Tour à tour Roi des Mouches, Dieu de l’orage, Général en chef des armées infernales… Baal prend plusieurs formes et surtout plusieurs noms, puisqu’il est nommé Baalzephon, Belphégor ou encore Baalzébuth."
    Marie d’Ange (3 octobre 2017)

  4. Rappel : si l'islam apparaît bien être né d'une secte judéo-chrétienne (les Judéo-Nazarréens, voir Lafontaine, 2015), donc était à l'origine une religion solaire, il est depuis devenu une religion lunaire, aussi certains Chrétiens considèrent qu'Allah correspond au Diable (voir sur Evoweb : "Qui a enfourché un tigre ne peut plus en descendre" (Proverbe chinois)

  5. Wikipedia : Gabriele Amorth :

    "En 2016, William Friedkin réalise le film-documentaire The Devil and Father Amorth (en), lors duquel il filme, pour la première fois de l'histoire et avec l'autorisation exceptionnelle du Saint-Siège, un exorcisme pratiqué, en l'occurrence, par le père Amorth. Malheureusement, en plein milieu du tournage, le prêtre est hospitalisé à Santa Lucia de Rome, où il meurt le 16 septembre 2016, à la suite de complications pulmonaires."
    Le film est : The Devil and Father Amorth. William Friedkin (2017)

  6. Via Marie-Catherine d'Hausen, Famille Chrétienne, 9 septembre 2011