Origine immunitaire de la dépression ?

Philippe Gouillou - 28 November 2010 - http://www.evopsy.com/concepts/origine-immunitaire-depression.html
Tags : Bipolar Disorder, Depression, Parasites, Psychiatry
Un nouveau modèle théorique explique la dépression par un emballement du système immunitaire cherchant à réparer les micro-dégâts cervicaux provoqués par un stress.
 
De plus en plus d'études montrent un lien entre le système immunitaire et la dépression, semblant ainsi confirmer l'hypothèse parasitaire déjà décrite sur ce site. Une nouvelle étude propose une hypothèse qui n'implique pas de “parasite” mais juste une sur-réaction du système immunitaire à un stress provoqué par l'environnement, peut-être au travers du cortisol.

Herwig Baier, PhD a annoncé à Neuroscience 2010 [1] qu'un Poisson Zèbre [2] avec une certaine mutation génétique présentait un comportement dépressif quand soumis à un stress d'isolation, comportement qui cessait quand il était mis dans un bain de fluoxétine (le composant du Prozac), or cette mutation génétique concerne justement le gène qui gère l'hormone de stress. Il remarque [3] : “Nos résultats offrent une base moléculaire à l'intuition que le bien être émotionnel sur le long terme dépend de la capacité d'un individu à gérer le stress.

Il est maintenant considéré que l'efficacité des SSRI (Prozac, Zoloft, etc.) contre la dépression chez les humains a mené les recherches sur une fausse piste : elle a fait croire que la quantité de sérotonine circulante (et éventuellement d'autres neuro-transmetteurs) était directement liée à la dépression. Le problème est que si cette hypothèse était valide, alors les SSRI, qui ont un effet immédiat sur la quantité de sérotonine circulante, devraient aussi avoir un effet immédiat sur les symptômes dépressifs, or il leur faut de 1 à 3 semaines. Aussi une nouvelle hypothèse a été émise : leur efficacité proviendrait de leur impact sur la neurogénèse [4], et la plus ou moins grande rapidité de cet impact [5] expliquerait leur délai d'action.

L'hypothèse neurogénèse apparaît solide, et elle expliquerait peut-être aussi partiellement l'influence de la lumière dans le déclenchement (et le traitement) de la dépression : Tracy Bedrosian a annoncé à ce même Neurosciences 2010 que la lumière la nuit perturbe la neurogénèse dans l'hippocampe, zone impliquée dans la dépression [6]. Mais elle ne semble pas pouvoir tout expliquer, la dépression apparaît trop diverse dans ses déclencheurs et dans ses traitements. Comment expliquer par exemple que la simple prise de paracétamol réduit la douleur due à l'isolation [7][8], c'est-à-dire l'impact du stress même qui provoque le comportement dépressif chez les poissons zèbres étudiés par Baier ?

Wager-Smith et al. proposent une nouvelle hypothèse qui prend en compte tous ces éléments. Selon leur modèle un événement stressant provoquerait un micro-dégât au cerveau, avec une réponse standard de ce dernier pour réparer, au travers notamment d'une phase neuro-inflammatoire avec de la neurogénèse, et avec bien sûr les effets usuels d'une maladie. Le problème serait que parfois cette phase de réparation ne réussirait jamais, et pourrait durer au point de devenir pathologique : ce serait la dépression. Ils remarquent (voir l'abstract ci-après) que leur modèle explique beaucoup plus que les autres hypothèses, et notamment qu'il explique l'efficacité des anti-inflammatoires contre la dépression.

En d'autres termes, Wager-Smith et ses collègues proposent un modèle où la dépression serait liée à une réaction immunitaire non pas nécessairement à un parasite, mais à un stress, réaction qui se serait “emballée”. Ce modèle est tout d'abord à comparer à ce que j'écrivais sur ce site il y a 6 ans :

La maladie serait parfois la réaction immunitaire, pas l’infection parasitaire :

De même que la fièvre n’est pas provoquée directement par le virus de la grippe, mais par la réaction du système immunitaire, on peut se demander si une maladie psychiatrique ne serait pas due à la réaction du système immunitaire plutôt qu’au parasite en lui-même. Dans cette hypothèse, de même que la fièvre est un symptôme que l’on retrouve pour de nombreuses maladies causées par des agents infectieux différents, on peut s’attendre à trouver des symptômes communs à plusieurs maladies psychiatriques si celles-ci sont dues à des invasions parasitaires. Or, c’est exactement ce que l’on trouve (comme par exemple la dépression), et c’est même la cause d’énormes difficultés de diagnostic et de classement des maladies.

Psychiatrie : l'hypothèse parasitaire Evopsy 1° Nov. 2004

Maintenant, en rapprochant cette étude de la toute première citée de Baier sur les poissons zèbres, on peut se demander si ce ne serait pas une “faiblesse” (au sens large) de la gestion du cortisol (l'hormone du stress), qu'elle soit d'origine génétique (comme pour les poissons de Baier) ou autre (y compris parasitaire) qui expliquerait la dépression. Et bien sûr on peut rêver qu'un jour de simples anti-inflammatoires spécifiques suffiront à la guérir !

A suivre…

Référence

Wager-Smith, K., & Markou, A. (2010). Depression: A repair response to stress-induced neuronal microdamage that can grade into a chronic neuroinflammatory condition?. Neuroscience & Biobehavioral Reviews. Elsevier. [doi]10.1016/j.neubiorev.2010.09.010[/doi]

Traduction de l'Abstract

La dépression est un contributeur majeur au poids global des maladies et infirmités, mais est pourtant peu comprise. Ici nous présentons des éléments en faveur d'un nouveau modèle théorique de la biologie de la dépression. Dans ce modèle, un événement stressant provoque des micro-dégâts au cerveau. Ces dégâts déclenchent une réponse de réparation de blessure consistant en une phase neuro-inflammatoire pour néttoyer les débris cellulaires, et une régénération spontanée de tissus impliquant les neurothrophies et la neurognénèse. Pendant la guérison, les médiateurs inflammatoires libérés déclenchent des comportements maladifs et des douleurs psychologiques via des mécanismes similaires à ceux qui produisent la douleur physique pendant la guérison d'une blessure. La dépression disparaît si le processus de réparation réussit. De manière importante, cependant, la douleur psychologique aigüe et la neuro-inflammation transitionnent souvent vers la chronicité et se développent en états dépressifs pathologiques. Cette hypothèse pour la dépression explique beaucoup plus de données que les modèles alternatifs, y compris pourquoi des nouvelles données montrent que les analgésiques, les anti-inflammatoires, les pro-neurogéniques et les traitements pro-neurotrophiques ont des effets anti-dépresseurs. Ainsi, un épisode dépressif aigüe peut être conceptualisé comme un processus normalement auto-limité mais sujet à erreurs, de récupération depuis des micro-dégâts neuronaux déclenchés par le stress.

Abstract

Depression is a major contributor to the global burden of disease and disability, yet it is poorly understood. Here we review data supporting a novel theoretical model for the biology of depression. In this model, a stressful life event leads to microdamage in the brain. This damage triggers an injury repair response consisting of a neuroinflammatory phase to clear cellular debris, and a spontaneous tissue regeneration phase involving neurotrophins and neurogenesis. During healing, released inflammatory mediators trigger sickness behavior and psychological pain via mechanisms similar to those that produce physical pain during wound healing. The depression remits if the neuronal injury repair process resolves successfully. Importantly, however, the acute psychological pain and neuroinflammation often transition to chronicity and develop into pathological depressive states. This hypothesis for depression explains substantially more data than alternative models, including why emerging data show that analgesic, anti-inflammatory, pro-neurogenic and pro-neurotrophic treatments have antidepressant effects. Thus, an acute depressive episode can be conceptualized as a normally self-limiting but highly error-prone process of recuperation from stress-triggered neuronal microdamage.

Notes

  1. Society for Neuroscience (2010, November 18). Depression-like behavior identified in zebrafish; Inability to cope with stress may play role in depression. ScienceDaily. Retrieved November 27, 2010
  2. Page Wikipedia sur le Poisson zèbre (ou Danio)
  3. Traduction personnelle depuis :
    Our findings offer a molecular basis for the intuition that long-term emotional well-being depends on an individual's ability to cope with stress

  4. Marlatt, M. W., Lucassen, P. J., & Praag, H. van. (2010). Comparison of neurogenic effects of fluoxetine, duloxetine and running in mice. Brain research, 1341, 93-9. [doi]10.1016/j.brainres.2010.03.086[/doi]
  5. Li, N., Lee, B., Liu, R.-J., Banasr, M., Dwyer, J. M., Iwata, M., et al. (2010). mTOR-Dependent Synapse Formation Underlies the Rapid Antidepressant Effects of NMDA Antagonists. Science, 329(5994), 959-964. [doi]10.1126/science.1190287[/doi]
  6. Bedrosian, T. (2010). Brain Changes Linked To Depression Caused By Light At Night – 19 Nov 2010. Annual Meeting of the Society for Neuroscience (pp. 10-11). San Diego, CA. Retrieved Retrieved November 27, 2010
  7. Dewall, C. N., Macdonald, G., Webster, G. D., Masten, C. L., Baumeister, R. F., Powell, C., et al. (2010). Acetaminophen Reduces Social Pain: Behavioral and Neural Evidence. Psychological science : a journal of the American Psychological Society / APS. [doi]10.1177/0956797610374741[/doi]
  8. “Du paracétamol contre la solitude : Un antalgique réduirait la douleur suscitée par l'exclusion.” Sébastien Bohler Cerveau & Psycho 14/10/2010
  9. Wang, J., Korczykowski, M., Rao, H., Fan, Y., Pluta, J., Gur, R. C., et al. (2007). Gender difference in neural response to psychological stress. Social cognitive and affective neuroscience, 2(3), 227-239. [doi] 10.1093/scan/nsm018[/doi]