Le Monde d'Asperger par Estelle Louckx

Philippe Gouillou - 23 December 2004 - http://www.evopsy.com/concepts/concepts-asperger-louckx.html
Tags : Asperger, Psychiatry
Les caractéristiques essentielles du Syndrome d'Asperger : Asperger et la vie affective, Asperger et les autres, Asperger et lui-même, la façon de penser d'Asperger, la douleur d'Asperger.
 

Introduction :

Comme il m’apparaît que le syndrome d’Asperger a tendance à laisser perplexe pas mal de personnes et que j’en suis moi-même atteinte, je voudrais ici essayer de décrire de maniére non exhaustive notre façon de penser et de nous situer dans le monde. Ce que je livre comme informations dans ce petit article ne fait pas du tout le tour du syndrome (on pourrait écrire des dizaines de livres sur le sujet sans même commencer à y voir clair), et, sans doute, tous les Aspergers n’y retrouveront pas totalement leurs petits, j’essaye juste de donner une vague idée de ce que cela peut impliquer, en partant de moi et des autres Aspergers que j’ai rencontrés. J’espére que ceci permettra de lever, ne fut-ce qu’un tout petit peu, le voile qui occulte le phénomène.

Estelle Louckx

1. Asperger et la vie affective

Asperger n’a pas ou très peu besoin des autres, il ne se raccrochera pas à quelqu’un pour que celui-ci s’occupe de lui. Si l’autre a besoin de partir, il le laissera partir. Il ne comprend pas que l’on puisse avoir besoin de lui au point de faire pression pour qu’il renonce à faire ce qu’il a à faire parce qu’on ne sait pas se passer de lui. Il ne fera jamais, lui, pression sur l’autre pour passer avant le reste parce qu’il ne saurait pas se passer de cet autre. Il respecte le besoin de l’autre et aspire à ce qu’on respecte son besoin à lui.

Asperger n’a pas d’antagonisme. Il ne peut penser en terme d’ennemis. Il croit tout le monde bien intentionné.

Asperger a besoin d’affection mais pas de grandes démonstrations. Il lui suffit de sentir que l’autre a plaisir à être et communiquer avec lui. Il n’a pas besoin d’autres preuves.

Asperger n’a pas le sens de la séduction. Il ne sait pas comment ça fonctionne ni à quoi ça sert. Ou alors il est bien avec l’autre et il le dit, ou alors il n’est pas bien avec l’autre et il le dit aussi. Ce n’est pas compliqué.

Asperger ne comprend pas du tout pourquoi il y a des gens importants et des gens pas importants, pourquoi il y a des vies humaines qui comptent plus que d’autres et qui « méritent » plus de vivre que d’autres. Il ne comprend pas pourquoi ce n’est pas important qu’il y ait des gens qui meurent de faim alors que d’autres ont plus qu’il ne leur faut. Pour lui, tout le monde est très important. Il n’y a pas de hiérarchie dans son esprit. Pour lui, une personne qui a faim est plus importante que les membres de sa famille car eux ont à manger. Il lui accordera plus d’attention. Cela n’a rien à voir avec ses sentiments d’affection. Les gens qu’il aime ne sont pas plus importants que les autres. Il peut avoir plus d’affinité avec certains, mais ne leur accordera pas plus de droits pour autant.

2. Asperger et les autres

Asperger, dans le monde des non asperger, se heurte toujours à des conventions qui servent aux non asperger à cacher leurs sentiments pour ne pas déranger les autres. Ces derniers ne se dévoilent qu’avec leurs intimes. Asperger n’a pas de telles conventions, dans son univers, tous sont intimes et l’on peut se dévoiler avec n’importe qui, car l’on sait que cela ne heurtera personne. C’est normal. Tous les aspergers sont des partenaires et il y a une compréhension innée et une acceptation automatique de l’autre. Pour Asperger, le jugement est quelque chose qui n’a pas de sens.

Quand Asperger fait une critique à quelqu’un, ce n’est pas parce qu’il juge le comportement de l’autre ou parce qu’il est dérangé, ni parce qu’il trouve l’autre mauvais, pour lui il n’y a ni bons ni mauvais, c’est simplement parce qu’il le remarque et qu’il pense que l’autre a envie d’en être conscient pour se corriger. Quand on fait une critique à Asperger, il se dit : « Tiens, je fais ça ! Il faut que je me surveille. » Et il dit merci car il a appris quelque chose sur lui-même.

Il est incompréhensible pour Asperger que les autres soient furieux quand il dit des choses sur eux qui lui paraissent évidentes. Il ne comprend pas pourquoi ils sont vexés. Si c’est vrai, pourquoi se le cacher ? Comment se corriger et se perfectionner si l’on refuse d’accepter ce que l’on est ? Quand il dit quelque chose à quelqu’un, c’est pour aider l’autre à mieux se connaître et à mieux évoluer. Il veut bien faire et la réaction de colére le dépasse. Si on lui dit quelque chose à lui, il ne trouve pas cela blessant, mais utile. Prendre des pincettes, pour lui, n’a aucun intérêt.

Asperger, dans la communication, n’accorde pas d’importance aux états d’esprit, que ce soient les siens propres ou ceux des autres. Il peut les communiquer à titre d’information, mais pour faire comprendre ce dont il a besoin. (Par exemple : il a envie d’avoir la paix). Autrement, son grand plaisir est de communiquer des informations objectives sur ce qu’il connaît et ce qu’il attend des autres, ce sont des informations objectives sur ce qu’ils connaissent. Mais il est généralement très peu intéressé par lui-même, c’est le monde qui l’intéresse. Il ne ressent qu’indifférence pour son propre état d’esprit ou celui des autres du moment qu’il peut communiquer des informations qui lui semblent utiles.

Asperger est incapable d’accorder plus d’attention aux gens dits « importants » (autorités) qu’aux autres, il parlera de la même façon à quelqu’un qui a beaucoup de pouvoir ou à quelqu’un qui n’en a pas du tout. Pour lui, c’est du pareil au même. Tout le monde a le même statut.

Dans le monde d’Asperger, il n’y a pas de plus fort ou de meilleur. C’est une notion qui n’a aucun sens. Tout le monde est différent et personne n’est supérieur à personne. Chacun a ses spécificités et toutes sont complémentaires. Les rapports de force le laissent démuni. Il ne comprend pas la compétition, cela lui semble contre-productif. Il n’y a pas de supérieur ni d’inférieur, juste des complémentarités.

Asperger ne se plie pas aux exigences des autres à partir du moment où ces exigences lui semblent nuisibles, même si sa vie en dépend. Il est incapable de faire du mal à qui que ce soit. Il aime la vie et toutes ces choses passionnantes qui l’entourent et dont il faut comprendre les mécanismes. Il étudie son environnement avec passion, mais sans parti pris.

Transmettre l’information est une nécessité pour Asperger.

3. Asperger et lui-même

Asperger vit dans un monde où il n’y a ni bons ni mauvais. Il n’y a que des gens qui font ce qu’ils ont à faire, qui sont tous différents et qui ont tous quelque chose à apporter. Asperger aime tout le monde et ne juge personne. Il n’a pas de haine, pas de rancœur et pas de jalousie. Il est bien avec lui-même tel qu’il est. Ce qui lui fait mal, c’est le rejet, l’indifférence et les procés d’intention.

Asperger ne considère pas qu’on ait des obligations personnelles envers lui, chacun fait ce qu’il a à faire et le monde tourne tout seul au bénéfice de tous. Il est déconcerté quand quelqu’un lui impose des obligations.

Asperger se moque complètement d’être « reconnu » par la société. Il est lui et cela lui suffit. Dans son monde, il n’y a de jugement ni positif ni négatif. Il n’y a que des gens qui ont tous la même valeur. Il fait ce qu’il doit faire et il est en accord avec lui-même. Il lui est, de même, indifférent d’être considéré comme « anormal ». C’est un « fait » pour lui d’être différent des autres et cela ne le dérange pas. Il se prend comme il est. Il n’a pas de probléme pour assumer sa différence et qu’on le trouve bizarre ne l’émeut pas. Il trouvera plutôt cela intéressant à étudier. Pour lui, de toutes façons, tout le monde est différent.

Parfois, Asperger a besoin d’avoir la paix, car il se passe des choses importantes pour lui dans sa tête. Et alors, il dira aux autres brutalement : « je veux qu’on me foute la paix ». Même si les autres ont besoin de lui parler, il ne fera plus attention à eux et il risque d’être désagréable si on insiste. Il lui est incompréhensible que les autres ne comprennent pas son besoin et qu’ils aient tout le temps besoin de communiquer et de se parler pour dire des choses qui n’ont pas valeur d’information.

4. La façon de penser d’Asperger

Asperger a une réflexion non émotionnelle. Il accumule les faits ou les données. Ses sentiments n’ont rien à voir pour lui avec son analyse, ça n’interfére pas. (Enfin, le moins possible). Si les faits heurtent les sentiments, ce sont les sentiments qu’il met de côté.

Asperger fait toutes sortes de choses, non pas parce qu’elles ont de l’intérêt pour lui, mais car elles doivent être faites pour que le monde tourne et que chacun puisse satisfaire ses besoins, apporter son écot aux autres et s’épanouir et se perfectionner. Pour Asperger, chaque individu est une fin en soi et jamais un moyen d’arriver à ses propres fins.

5. La douleur d’Asperger

Asperger, pour survivre dans un monde non asperger, doit passer son temps à réfréner ses pulsions, envies, pensées, sentiments, parce que leurs exigences l’empêchent de se laisser aller à être lui-même. C’est pour cela qu’il sombre parfois dans la dépression.

Un monde où Asperger ne peut penser qu’ à lui, où il doit n’avoir comme seul but que son intérêt personnel, où il doit tout le temps tricher pour obtenir ce dont il a besoin, où il doit marcher sur les pieds des autres ou leur faire violence et ne pas les respecter est un monde horrible à vivre. Pour lui, l’humanité est un réseau dont chacun est un élément et où l’antagonisme, les intérêts contradictoires n’existent pas.

Conclusion

Asperger n’est pas un handicap en soi, il ne l’est que dans un contexte où il est minoritaire, dans un environnement de gens qui ne le comprennent ni ne l’apprécient et où lui-même ne comprend pas les autres.