Apprend-t-on à choisir son partenaire sexuel ?

Philippe Gouillou - 13 November 2010 - http://www.evopsy.com/breves/apprentissage-sexe.html
Tags : Hormones, Pheromones, SexComp
Les insectes Demoiselles femelles vierges sont influencées par le premier mâle qu'elles voient.
 
Les critères de choix de partenaire d'accouplement des insectes Demoiselles sont influencés par un phénomène d'empreinte (au sens de Konrad Lorentz). La Press Release parle “d'apprentissage”, ce qui paraît exagéré : même le phénomène du copycat ne correspond pas à la définition stricte d'apprentissage.

Une nouvelle étude de Svensson et al. [1] montre que certaines femelles Demoiselles de deux espèces proches [2][3] sont fortement influencées par le premier mâle qu'elles rencontrent, au point de pouvoir choisir de s'accoupler avec un mâle de l'autre espèce, choix désastreux pour leur fitness. Cela montre que le choix du partenaire d'accouplement n'est pas totalement prédéterminé génétiquement, et la Press Release parle “d'apprentissage”. [4]

Il semble plus prudent de parler de “programme ouvert”, qui a besoin d'un input de l'environnement pour se “fermer” (se fixer), et il s'agit même d'un programme pas très précis. En gros “l'apprentissage” décrit ici se résume en :

    1. Observer le ou les premier(s) mâle(s) de l'espèce rencontrés
    2. Se faire féconder par un mâle ressemblant au #1

et cela sans que la présence ou non de la tâche soit un critère absolu. Il ne s'agit donc rien d'autre que d'une “empreinte”, au sens de Konrad Lorentz, et nous ne sommes vraiment qu'au degré 1 de l'apprentissage.

Une recherche rapide montre d'ailleurs que les préférences sexuelles des Demoiselles femelles sont très étudiées, et que chez une autre espèce la température (due à l'ensoleillement) du mâle serait un critère déterminant [5].

On peut aussi se demander si c'est vraiment l'information visuelle (présence ou non de la tâche) qui est le déclencheur, ou si elle est associée à des informations chimiques, types phéromones, comme c'est la règle chez les mammifères [6] et comme ce serait le cas chez les humains selon James V. Kohl :

“[…] l'homme serait d'abord attiré par les phéromones et associerait ensuite ses préférences à des caractéristiques visuelles” [7]

Il ne s'agit toujours pas d'apprentissage.

Le niveau au dessus est le “Copycat” (en français : Loi de l'imitation). Dans Pourquoi … je l'explique à partir des travaux de Dugatkin et Godin [8] sur les guppies : il suffit de leur faire croire visuellement (en leur montrant) que d'autres femelles choisissent des mâles moins colorés pour qu'elles les choisissent aussi. Cela ressemble à un apprentissage depuis l'expérience (des autres) mais une étude de Donald Pfaff, en 2006 montre qu'au moins chez les souris il s'agit d'un réflexe totalement biologique [9] :

Des souris femelles à qui on offre le choix entre l'odeur d'un mâle seul ou l'odeur d'un mâle et d'une femelle choisiront toujours celle du mâle qu'elles croient déjà pris. Elles choisiront même un mâle en mauvaise santé plutôt qu'un en bonne santé si elles croient que c'est celui qu'une autre femelle a choisi. Le choix est contrôlé par le gène pour l'oxytocine, en son absence la femelle ne montre aucune préférence. [10]

A partir de quand peut-on parler d'apprentissage ?

Notes

  1. Svensson, E. I., Eroukhmanoff, F., Karlsson, K., Runemark, A., & Brodin, A. (2010). A Role For Learning In Population Divergence Of Mate Preferences. Evolution; international journal of organic evolution, 64(11), 3101-13. [doi]10.1111/j.1558-5646.2010.01085.x[/doi]
  2. Les espèces étudiées sont la Calopteryx splendens et la Calopteryx virgo
  3. Page Wikipedia francophone sur les Zygoptères (Demoiselles) (je n'en connais pas la validité)
  4. Insects learn to choose the right mate. ScienceDaily (Nov. 5, 2010).
  5. Tsubaki, Y., Samejima, Y., & Siva-Jothy, M. T. (2010). Damselfly females prefer hot males: higher courtship success in males in sunspots. Behavioral Ecology and Sociobiology, 64(10), 1547-1554. doi: 10.1007/s00265-010-0968-2.
  6. Clutton-Brock, T., & McAuliffe, K. (2009). The Quarterly Review of Biology, 84(1), 3-27. The University of Chicago Press. [doi]10.1086/596461[/doi].
  7. Communication personnelle, 2002, citée dans : Gouillou, P. (2003-2010) Pourquoi les femmes des riches sont belles, De Boeck (Louvain)
  8. Alan Dugatkin, L., & Godin, J.-G. J. (1998). How Females Choose Their Mates. Scientific American, 278(4), 56-61. [doi]10.1038/scientificamerican0498-56[/doi]
    Dugatkin, L. A. (2001). The Imitation Factor: Evolution Beyond the Gene (p. 256). Prentice Hall & IBD.
  9. Rockefeller University (2006, March 24). When Mice Choose Mates, Experience Counts. ScienceDaily. Retrieved November 12, 2010, from http://www.sciencedaily.com/releases/2006/03/060322183814.htm
  10. Traduction personnelle depuis [9]. Texte original :
    female mice given a choice been the smell of a male mouse by itself, or one linked with the odor of another female, will always choose the male they think is already taken. they will even choose an unhealthy male mouse over a healthy one if they think another female has. this choice is controlled by the gene for oxytocin, when it is missing, the female mice show no preference at all.