Livres : L'Escroquerie du siècle ?

Philippe Gouillou - 27 April 2003 - http://www.evopsy.com/bibliographie/livres-lescroquerie-du-siecle.html
Tags : History, Psychanalyse, Psychiatry
Conférence du Professeur Robert Wilcocks de l'Université d'Alberta, le Jeudi 13 février 2003 à l'Alliance Française d'Edmonton : Présentation du livre de Jacques Bénesteau.
 

Présentation du livre de Jacques Bénesteau : Mensonges freudiens : Histoire d’une désinformation séculaire (Bruxelles, Mardaga, 2002) 400 pages, préface de Jacques Corraze.Mensonges Freudiens - Benesteau

"L’Escroquerie du siècle ?"

Mesdames, Messieurs, bonsoir [1] [2] .

Je ne sais pas trop comment commencer cette petite conférence au titre provocateur. Sinon par quelques réflexions sur la nature de cette provocation et par une citation de ce grand Victor Hugo dont Nicole Mallet vous a parlé l’année dernière.

« L’escroquerie du siècle ? » La phrase que j’ai empruntée pour la soirée est d’un Français, Philippe Gouillou, dans le premier compte-rendu en France du livre de Jacques Bénesteau [3] . Elle se trouve, dans mon titre choisi, nichée confortablement entre les guillemets de service. Ceci dit, je l’assume à 100% !

Permettez-moi, d’abord, de vous offrir deux citations, en traduction française puisque ces personnages s’écrivaient en allemand :

"Je ne compte plus parmi mes mérites de dire toujours la vérité ; c’est devenu mon métier"

Et, ensuite, numéro deux :

"...ce n’est pas un mélange affadi de science et de sectarisme qui rend la psychanalyse si vivante, mais le fait qu’elle érige en principe vital le principe suprême de l’esprit scientifique : l’honnêteté."

De qui sont ces deux remarques ?

La dernière est de la belle égérie que l’on voit dans cette célèbre photographie où Nietzsche et son nouvel ami, le philosophe Paul Rée, se trouvent devant la dominatrice Léa Salomé. Mieux connue au grand public sous son nom de mariage, Lou Andréas-Salomé, elle a certainement participé aux premières aventures de la psychanalyse et a même, dit-on, contribué à la fameuse analyse de la jeune Anna Freud par son père.

La première citation est tirée, au moment de sa célébrité mondiale, d’une lettre de Sigmund Freud au Prix Nobel Albert Einstein.

Mais la dernière réflexion sur la provocation de ce titre est, peut-être, la plus importante, et elle va nous conduire à cette citation de Victor Hugo. Si la phrase de Gouillou est provocatrice, voire scandaleuse – d’où vient ce scandale ? On n’est pas en terrain neutre. On est, qu’on le veuille on non, en terrain bien préparé, sagement préparé, depuis un siècle – ce terrain, c’est notre culture occidentale. Et la légende psychanalytique fait depuis la fin du XIXe siècle partie intégrante de cette culture. Je parle d’une légende, j’aurais pu parler d’un mythe. Vous connaissez, sans doute, la petite boutade de Jean Cocteau ? "L’histoire, c’est du vrai qui devient faux à la longue ; le mythe, c’est du faux qui devient vrai à la longue." Malheureusement, je suis un de ces casse-pieds qui préfèrent l’histoire au mythe. Et, pour ce qui est de la psychanalyse, on peut dire que l’histoire vraie du sujet commence **déjà** dans le mythe. Mais telle a été la réussite géniale de la présentation de soi en homme intègre, honnête, loyal, scientifique d’une objectivité surhumaine, que l’idée même que cela soit, que cela ait pu être, le contraire de la vérité (je dis bien le contraire) suscite, comme première réaction, le désarroi, un sens du scandale, une colère difficilement maîtrisée

Vue de loin, la carrière de Sigmund Freud a ses titres de gloire. Mais vue de près ? Ce qui nous amène à cette poétique révélation du narrateur anonyme du Dernier jour d’un condamné‘ qui raconte ses impressions en voyant Bicêtre pour la première fois. Au sud de la Porte d’Italie on trouve de nos jours la station de métro Kremlin-Bicêtre. À l’époque de la nouvelle, ou du "plaidoyer" – comme il le nomme lui-même -, Hugo n’a pu voir qu’un château royal, devenu prison, devenu asile de fous (je vous passe l’analogie tout involontaire avec l’histoire de la psychanalyse !). Voici la description que nous fait ce condamné à mort :

« Vu de loin, cet édifice a quelque majesté. Il se déroule à l’horizon, au front d’une colline, et à distance garde quelque chose de son ancienne splendeur, un air de château de roi. Mais à mesure que vous approchez, le palais devient masure. Les pignons dégradés blessent l’œil. Je ne sais quoi de honteux et d’appauvri salit ces royales façades ; on dirait que les murs ont une lèpre. Plus de vitres, plus de glaces aux fenêtres ; mais de massifs barreaux de fer entre-croisés, auxquels se colle ça et là quelque hâve figure d’un galérien ou d’un fou. » C’est la vie vue de près.

Pour moi, après vingt années de recherches et de découvertes sordides sur la carrière de Sigmund Freud – comme, je l’imagine, pour le psychologue clinicien, Jacques Bénesteau – le paragraphe de Victor Hugo résume assez bien ce qui sépare le mythe de la vie "médicale" de Freud, vue de loin, de la réalité de cette même carrière, vue de près : "le palais devient masure."

En 1977 – donc il y a, déjà, un quart de siècle – les collègues de l’endocrinologue français, le Dr Jean Gautier (mort en 1968), avaient fait paraître un livre, laissé à l’état de manuscrit, avec le titre : Freud a menti ! [4] Ce texte médical, qui remonte au début des années 60, s’est vite perdu de vue avec l’avènement de la popularité lacanienne en France. On peut, il est vrai, se poser la question : comment, au milieu des années 60, Gautier a-t-il pu être à même de savoir que "Freud a menti" ? Y avait-il, autrement dit, pour le lecteur averti, dans les écrits publiés de Freud, des tuyaux pour arriver à comprendre que ses "découvertes" ne fussent autres que des erreurs d’observation ou de jugement médical, mais décrites avec un tel brio que le lecteur ordinaire fût convaincu de leur vérité – non de leur vraisemblance, mais de leur vérité ? Je ne saurais vous le dire. Mais je sais qu’en Angleterre à la même époque le Prix Nobel de Médecine, Sir Peter Medawar, en est venu, dans plusieurs de ses essais, à la même conclusion [5].

Je le cite, d’après la traduction française de Bénesteau :

« les psychanalystes continueront à perpétrer les plus épouvantables des bévues tant qu’ils persévéreront dans leur conviction impudente et intellectuellement débilitante qu’ils jouissent d’un ‘accès privilégié à la vérité’. L’opinion gagne du terrain que la psychanalyse doctrinaire est le plus formidable abus de confiance intellectuelle du XXe siècle... » (Bénesteau, 350) Cette dernière phrase du Prix Nobel de Médecine se lit ainsi dans sa version originelle : "[D]octrinaire psychoanalytic theory is the most stupendous intellectual confidence trick of the twentieth century."

Ce jugement dévastateur porté par Peter Medawar, fut la conséquence de ses lectures des textes de Freud et de ses adhérents, ainsi que de ce qu’il savait des résultats négatifs de leurs pratiques (surtout en ce qui concerne des problèmes d’origine biologique comme la colite ulcérative, ou encore l’autisme). Ni Medawar, ni -avant lui- Gautier, n’avait accès, il faut insister là-dessus, à ces documents freudiens qui ont vendu la mèche pour tout de bon ! Quels sont ces documents et où se trouvent-ils ? Et sont-ils, maintenant en 2003, accessibles à tout chercheur ?

Ces documents, ou du moins une large partie de ces documents, se trouvent aujourd’hui aux Archives Freud de la Library of Congress à Washington. Certains sont accessibles. C’est grâce à l’intelligent et impudent courage de Jeffrey Masson, autrefois directeur des Archives, que nous pouvons lire depuis 1985 dans l’édition de Harvard University Press la correspondance intégrale de Freud à son ami intime, l’oto-rhino-laryngologiste berlinois, Wilhelm Fliess. Le courrier de Freud, mélange d’inventions farfelues, de déceptions ressenties comme des blessures, et de colères quasi-paranoïaques, va de 1887 à la rupture des deux amis en 1904 – soit les 17 années de l’élaboration de ce qui allait s’appeler la psychanalyse.

Cette publication en 1985 fut sans aucun doute l’événement le plus important de ces dernières années dans le domaine de la recherche historique sur la réalité derrière la mythologie freudienne. Pour cette audace, Masson fut remercié par ses patrons. L’histoire de cette extraordinaire affaire est judicieusement racontée par la journaliste américaine, Janet Malcolm (elle-même, fille de deux psychanalystes !), dans In The Freud Archives. Beaucoup de ces documents cependant (dont des lettres de Freud à son collègue Josef Breuer, ou encore certaines lettres de Freud à un de ses premiers cobayes, Emma Eckstein), sont fermés aux yeux curieux, et cela jusqu’au XXIIe siècle !

Jacques Bénesteau ouvre son immense enquête, non dans les brumes de cette fin du XIXe siècle viennoise, remplies de cocaïne, de cocasseries, et de cruautés parfois assassines, mais ici et maintenant dans les Archives Freud à Washington. Et il pose d’emblée – avant même d’entamer sa minutieuse investigation des activités dites "cliniques" de Sigmund Freud – la question de la désinformation séculaire. Il en reconnaît deux sortes : le mensonge et la soustraction de documents. À la fin de son introduction à sa Première Partie, Bénesteau écrit :

« Une masse considérable de documents essentiels à la compréhension de la construction de la psychanalyse a d’abord été l’objet de la forme la plus primitive de mystification : la soustraction totale ou partielle des informations. Au premier chef, elle a servi à supprimer les preuves des autres falsifications. Cet embargo n’est rien d’autre que le premier stade de la création sociale du mythe psychanalytique. La suppression active de l’histoire ménage alors la place indispensable à la bonne exécution de la seconde étape, plus complexe, qui sera la fabrication d’un passé conforme à l’idée que l’on veut insérer dans le présent. » (Bénesteau, 11)

La nature proprement staliniste et stalinienne de l’entreprise freudienne n’a pas échappé à Bénesteau qui termine son introduction ainsi :

« Le but est la domination idéologique dans une illusion invulnérable aux objections. 1984 ? »

Les photographies modifiées à l’aide d’une brosse à air, où Trotski, par exemple, n’existe plus comme membre du groupe dominant, les confessions truquées aux années 30 pour les besoins de la Cause communiste, la continuation de la légende d’un génial et généreux Lénine, suivi par le bon disciplinaire, Josef Vissarionovich – toutes ces falsifications de l’histoire vécue furent connues et amplement pratiquées dès la fin du XIXe siècle par Sigmund Freud et continuées, après sa mort, par celle que Bénesteau appelle, avec une sévérité en somme justifiée, "sa créature" c’est-à-dire Anna Freud.

C’est Anna Freud qui fut à l’origine des séquestrations féroces pratiquées par les Archives Freud. C’est elle, avec Ernst Kris, et Marie Bonaparte, qui est responsable pour la première édition des lettres de son père à Fliess en 1950 (version anglaise en 1954). Et c’est elle qui connaissait la vérité des débuts et des premières années de la psychanalyse. C’est elle qui savait, plus qu’aucun autre, y compris le biographe gallois Ernest Jones, qu’une fois la vérité sur les activités "thérapeutiques" de son père révélée au public des érudits, la réputation de son père s’effondrera en poussière (réputation morale, visant son intégrité, tout autant que réputation médicale, visant sa science). Et elle savait aussi que la réputation de son père coïncidait à 100% avec la continuation de la psychanalyse comme prétendu remède médical. Écartez le père intègre et, du même coup, vous écartez la thérapie consacrée.

C’est la raison pour les multiples soustractions dans cette première édition des lettres à Fliess. Et, ici, j’interromps cette présentation des recherches de Bénesteau, pour indiquer rapidement une de mes propres découvertes d’il y a dix ans maintenant. Mais qui vaut le détour. Il s’agit du mensonge astucieux (parce que ça donne dans le pathos du père tendre, angoissé par la mort possible de son enfant) niché dans le texte du tout premier rêve de ce premier texte de la psychanalyse, l’Interprétation des rêves – le "rêve de l’injection faite à Irma" dont Freud lui-même signifiait l’importance capitale pour la totalité de son livre en le nommant "der Traummuster", en français "le rêve spécimen" ou bien "le rêve exemplaire" – et que Jacques Bénesteau appelle "le noyau dur de la Traumdeutung de 1900."

L’étrange dans cette histoire, c’est qu’il m’a fallu le texte intégral de la correspondance fourni par Jeffrey Masson pour arriver à comprendre la duplicité de Freud dans l’élaboration de ce premier rêve – et que Masson, limier hors pair, n’y avait remarqué rien d’anormal ! Freud, dans l’Interprétation des rêves, date ce rêve de façon précise – la nuit du 23-24 juillet 1895. Dans son analyse du rêve il parle d’une de ses malades, morte déjà, qui s’appelait Mathilde et du souvenir de sa terreur devant la grave maladie -la diphtérie- dont sa propre fille, Mathilde, a souffert presque deux ans auparavant, et il se pose le dilemme qui l’avait tracassé à l’époque : Aug um Aug und Zahn um Zahn, diese Mathilde für jene Mathilde ("*un oeil pour un oeil, et dent pour dent, cette Mathilde-ci, contre cette Mathilde-là*").

Donc, selon la chronologie du rêve, Mathilde a dû souffrir d’une diphtérie en 1893 – soit deux ans AVANT le rêve de l’été de 1895. Alors, limier moi-même – catégorie mineure ! – je compulse toute la correspondance de Freud de 1893 pour voir référence à cette maladie néfaste. Rien. Je reviens à mon édition de Masson. Je cherche – et je trouve TROIS lettres (omises ou censurées par la fidèle Anna) datées des 17 mars, 29 mars, 6 avril, de 1897. Ces lettres – qui n’avaient rigoureusement rien à voir avec l’évolution de la psychanalyse – furent quand même censurées par Anna dans son édition de 1950. Et c’est précisément, dans ces trois lettres, que Freud parle, en père inquiet, de la diphtérie de sa fille aînée, Mathilde, survenue au printemps de 1897 !

On voit, dans cet exemple, comment la désinformation fut nécessaire à celle qui fut destinée héritière du fondateur de la psychanalyse. Laisser voir au public que son père – et son propre analyste, ne l’oublions pas ! – fut un menteur dans ses écrits majeurs était inadmissible. Les ciseaux !

Et alors ?* -Me direz-vous, peut-être ? Et alors ?** Une seule erreur – commise, admettons-le volontairement pour épicer son premier texte sur les rêves – n’invalide pas l’entreprise intellectuelle, ni la profondeur psychologique des véritables découvertes sur la sexualité humaine et ses extraordinaires ingérences dans tous les compartiments de notre vie. Mais cette "erreur" n’en était pas une ! Ce fut non "une erreur", mais bien un mensonge – et un double mensonge : dans le privé à l’ami intime, Wilhelm Fliess, et au public dans la *Traumdeutung. Le lendemain matin du supposé rêve de la veille, Sigmund écrit à son compère, en se plaignant de l’absence de ses nouvelles : "Daimonie, warum schreibst du nicht ?" sans aucune référence à un rêve important qu’il venait d’élucider. Vous trouverez les détails dans le chapitre 7 de mon Maelzel’s Chess Player : Sigmund Freud and the Rhetoric of Deceit. Pour revenir à Jacques Bénesteau : que dit-il des vraies aventures de Freud ?

Le livre de Bénesteau se divise en trois parties. La Première partie : « La Désinformation » va de l’embargo actuel des Archives et remonte à cette première édition caviardée des lettres à Fliess, passe à travers les diverses et, pour moi, nouvelles révélations des rapports financiers qu’a entretenus le mystérieux milliardaire russe Max Eitingon avec die Sache, "La Cause" psychanalytique, pour en venir à l’obscène intervention de Freud dans la vie du médecin psychiatrique américain, Horace Frink (où Freud a réussi le coup de ruiner quatre vies pour financer sa "Cause"). Frink, marié, avec deux enfants, a commis l’erreur déontologique de tomber "amoureux" d’une de ses patientes, Angelika Bijur. Frink qui se faisait soigner par Freud à Vienne pour une dépression a commis l’erreur fatale de confier à Freud ses rapports avec Angelika ET, encore plus significatif, l’erreur de confier le fait qu’Angelika était milliardaire comme son mari Abraham Bijur. Freud offre à son client le diagnostic suivant : il est un homosexuel latent ou refoulé. La seule solution : divorcer de sa femme, épouser Angelika, devenir chef du cercle new-yorkais de la psychanalyse, et offrir ses fonds à "la Cause", c’est-à-dire à la psychanalyse.

Ce qui fut fait. La lettre de Freud à son patient, le Dr Frink, de novembre 1921 est claire :

« Votre complainte comme quoi vous ne pouvez maîtriser votre homosexualité implique que vous n’êtes pas encore conscient de votre fantasme de faire de moi un homme riche. Si les choses se déroulent convenablement, transformons ce don imaginaire en contribution réelle au financement de la psychanalyse. » (cité Bénesteau, 74)

Après son divorce et son nouveau mariage, Frink sombra rapidement dans les pires tourments de la dépression bi-polaire et dut se faire soigner par son ancien professeur de psychiatrie, le psychiatre suisse-américain, Adolphe Meyer, qui accusa Freud d’incompétences et d’ingérences monumentales et cyniques.

Mais cette première partie de Bénesteau est, avant tout, un examen de ce qu’il nomme "les années de plomb" de la psychanalyse – où Freud, en Europe avec le milliardaire Eitingon et la richissime Princesse Marie Bonaparte et ensuite aux États-Unis avec l’affaire Frink, comme, de sa part, Carl Jung, qui n’était pas en reste, avec la famille des Rockefeller tentaient et réussissaient, chacun de son côté, à consolider le fondement financier de leurs entreprises. Pendant cette période, la recherche des milliardaires – ou, de préférence, de leurs femmes – et la réglementation d’une discipline d’une orthodoxie non-critique étaient bien plus importantes que la recherche scientifique de la psychologie humaine.

Freud fut, jusqu’à sa mort, et au sens italien du terme, "le Parrain" de sa création. Il voulait tout savoir sur les intimités de ses complices, il n’épargnait même pas son futur biographe, Ernest Jones. À cette fin, il faisait usage de son divan pour interroger les partenaires féminines de ses suivants pour connaître leurs faiblesses, leurs "perversions sexuelles" pour pouvoir travailler là-dessus dans un but politique de domination suprême, non dans un but de guérison psychologique.

L’impression que nous laisse la lecture de cette première partie de Bénesteau, mis à part l’effet des horreurs révélées, est celle de se trouver dans une atmosphère malsaine, irrespirable. Le monde que l’on croyait connaître disparaît : que l’on soit en Europe à l’écoute des diverses manipulations dans les congrès psychanalytiques tenus dans ces charmantes villes du Vieux Monde ; ou bien aux États-Unis où la jeune invention est déjà prête à s’entre-déchirer en multiples factions. On est comme un personnage de Graham Greene ou de John Le Carré, aux prises avec des forces incompréhensibles et dominatrices. Ou, si vous le voulez, et à un niveau littéraire supérieur, on est comme le personnage ‘K’ aux prises avec les inéluctables forces du Château de Kafka.

La dernière section de cette première partie est consacrée à Carl Gustav Jung, "Antéchrist léontocéphale". S’inspirant des études critiques de deux chercheurs américains, John Kerr et Richard Noll, Bénesteau montre que "la désinformation" n’était pas du tout le seul fait des freudiens. Ni la recherche de fonds importants pour l’entreprise, non plus. Jung a réussi à trouver des fonds hallucinants par ses "traitements" analytiques ou ses séductions (souvent ces deux procédés allaient de pair) des femmes suggestibles des trois grandes familles de la haute finance américaine – les Rockefeller, les MacCormick et les Mellon. Jung semble avoir compris, sans l’avoir lu, la pensée ouvertement cynique de Freud dans une lettre à Ernest Jones du 25 septembre 1924 : "...à quoi bon servent les Américains, s’ils n’apportent pas d’argent ? Ils ne sont bons à rien d’autre." (Cité Bénesteau, 74)

Dans sa seconde partie, que Bénesteau titre « Menteries et Déraison », nous confrontons pour de vrai quelques véritables expériences "cliniques" du maître. Et Bénesteau examine, d’un oeil narquois, la totalité de la correspondance entre Freud et Fliess, ainsi que la correspondance Ferenczi-Freud où ce dernier déforme, à ses propres fins, la réalité vécue de ses rapports avec Fliess. Les deux grands désastres cachés depuis les origines par les fidèles sont : la mort atroce du collègue de Freud, le Dr. Ernst Fleischl von Marxow, et la trépanation nasale d’Emma Eckstein par Wilhelm Fliess en 1895. J’ai dit "les deux grands désastres" – il eût été plus exact de dire deux des grands désastres commentés uniquement à titre d’exemples ; parce que les désastres médico-psychologiques foisonnent sous la direction freudienne.

La mort de l’assistant du savant Brücke, Ernst Fleischl von Marxow, est survenue le 22 octobre 1891, suite aux abus de la cocaïne par injections sous-cutanées préconisées par Freud en 1884, soit sept ans avant. Freud n’a pas seulement démenti sa responsabilité pour la lamentable mort de von Marxow, il a même retiré de la liste de ses publications présentée à l’Université de Vienne lors de sa candidature pour le poste honoraire de Professor Extraordinarius le papier (déjà publié !) où il préconisait les injections sous-cutanées de cocaïne pour contrer les effets du morphinisme. Et il nie avoir jamais recommandé de telles injections – malgré l’évidence publiée. On ne parlera plus de cet épisode du vivant de Freud. On voit déjà les jalons de ce qui va être le chemin médico-psychologique tracé par la carrière de Freud : incompétences (souvent mortifères), suivies de désinformations, suivies de ce silence – "l’omerta" des analystes.

On peut prétendre que la mort de Fleischl von Marxow fut une erreur de jugement médical qui n’avait pas grand’chose à voir avec les subtilités de la psyché humaine et, qu’en conséquence, la psychanalyse ne fut pas en jeu dans ce désastre médical. L’affaire d’Emma Eckstein est beaucoup plus difficile à éliminer des débuts de la psychanalyse. Une jeune femme -elle a 27 ans- vient consulter Freud pour une dysménorrhée (des règles ou des menstrues difficiles et irrégulières) accompagnée de maux abdominaux, ce qu’on va appeler des "gastralgies" et un état général de dépression.

Emma Eckstein, dont le nom a été soigneusement rayé de tout document autobiographique de Sigmund Freud, et dont Anna Freud a aussi censuré la présence dans son édition des lettres de son père à Wilhelm Fliess, cette "Trotski" éliminée par une brosse à air de l’histoire officielle de la psychanalyse, fut en effet la première psychanalyste nommée par Freud soi-même. La première victime de la psychanalyse en devient, d’un coup, la première propagandiste. Pour lui faire taire l’expérience douloureuse qu’elle avait vécue ? Ou parce que, en créature suggestible, elle avait avalé les sornettes libidineuses proposées par ce grand homme de science médicale, Sigmund Freud ? Le fait est que cette femme, après son expérience "analytique", a écrit des pamphlets contre les dangers de la masturbation à l’usage des adolescentes viennoises.

Je raconte dans Maelzel’s Chess Player, comme Bénesteau dans Mensonges freudiens, la véritable histoire de cette pauvre (et pourtant riche !) jeune femme venue, comme je vous l’ai dit, consulter Freud pour les problèmes féminins. Deux choses furent remarquables dans son traitement. Premièrement, Freud venait d’accepter l’ahurissant diagnostic nouvellement fabriqué par son copain Fliess – diagnostic que Freud trouvait maintenant partout parmi ses patients, écrit-il à son magicien de Berlin : "la névrose nasale réflexe" (c’est-à-dire la névrose issue du rapport réflexe naso-génital, le symptôme de prédilection, pour Fliess et Freud, des masturbateurs). Deuxièmement, l’état d’Emma indiquait clairement la nécessité d’une intervention chirurgicale. Elle se masturbait ? Oui, elle l’avait déjà confessé à son Inquisiteur – pardon ! à son médecin – ET elle souffrait de gastralgies ? "Ne vous inquiétez pas, Mademoiselle, j’ai un ami expert à Berlin qui va venir ici à Vienne faire le nécessaire !" Et Fliess, début février 1895, descend à Vienne faire "l’ablation de l’os coupable, le cornet nasal moyen gauche". À ce jour, nous ne savons pas comment le sujet de la masturbation ait pu être le souci principal de Freud dans son investigation des malheurs d’Emma, ni comment il ait pu introduire un tel sujet, vu les réelsproblèmes médicaux de celle-ci.

Emma a failli mourir des incompétences chirurgicales de Fliess. Il a fallu plus de deux interventions post-opératoires pour remédier aux dégâts de l’intrusion NON-nécessaire de Fliess. Ce qui n’empêchait pas l’endoctrinement psychanalytique d’Emma entreprise par Freud dans les années suivantes où le fondateur de la psychanalyse inculquait à la jeune femme son entière responsabilité hystérique pour ses saignements : comme dit Bénesteau :

"le motif des saignements n’est ni l’opération aberrante, ni la compresse oubliée plusieurs semaines par le grand chirurgien, mais bien le désir sexuel d’Emma, endogène et inconscient." (Bénesteau, 127)

Les suites psychanalytiques de ce désastre jamais reconnu comme tel par Freud – toujours cette fameuse désinformation, résultat des ciseaux, du mensonge, et du silence – se trouvent dix ans plus tard dans la célèbre publication du cas de ‘Dora’ en 1905. Sigmund Freud imagine ou invente, encore une fois, les origines de la maladie de sa jeune patiente (à supposer qu’elle fût malade) dans le fait qu’elle se masturbait. La masturbation vous rend aveugle ! disait-on autrefois aux adolescents ; ce n’est plus vrai – garanti sur facture ! – ça vous donne des gastralgies, foi de Sigmund ! Le fait que chaque nouvelle édition du cas de ‘Dora’ – y comprises les plus récentes – reproduit le paragraphe suivant n’est pas signe d’une fin à la désinformation ; mais bien signe, publié à plusieurs reprises, de l’ignorance psycho-physiologique de l’inventeur de la psychanalyse et de son héritière, sa créature, Anna Freud.

Je cite, pour que vous appréciiez à quel point Freud s’est obstiné à ne pas progresser dans la nouvelle science de la psychiatrie – et je cite, sans commentaire, cette extravagance du Cas de ‘Dora’ (1905) :

" ...on sait avec quelle fréquence les gastralgies se rencontrent justement chez les masturbateurs. D’après une communication personnelle de Wilhelm Fliess, ce sont précisément ces gastralgies qui peuvent être suspendues par des applications de cocaïne au "point gastrique" du nez qu’il a trouvé. La guérison s’opère par lacautérisationde ce point. " (cité in Bénesteau 124)

Je vous rappelle simplement que cette trouvaille fut écrite non par un adolescent en proie aux terreurs de ses parents, ni par quelque gamin plaisantin qui songe à faire rire ses camarades de classe – tel "Le Garçon" de Flaubert -, mais par un "médecin" avec une vingtaine d’années de carrière médicale derrière lui et qui approchait de la cinquantaine. Les désastres qui furent à l’origine de la psychanalyse se sont transformés par une magie toute rhétorique en le triomphe de nos jours, le triomphe de la psychanalyse.

Dans sa troisième partie, "La Bifurcation", Bénesteau examine les Six Cas célèbres de Sigmund Freud et étudie, d’un oeil désabusé, l’histoire de la doctrine jusqu’à nos jours. Cela lui permet de présenter au lecteur les nombreux abus de la personne au nom de la psychanalyse qui ont été perpétrés. Il revient, bien sûr, sur ce célèbre cas de ‘Dora’ – qui, elle, ne l’oublions pas, fut envoyée chez Freud par son père qui n’appréciait pas la conduite hostile de sa fille auprès du mari de la voisine qui était sa maîtresse. ‘Dora’ avait déjà subi une tentative sexuelle de la part de cet homme quand elle n’avait que 14 ans. Quand elle avait 16 ans, il a recommencé l’assaut non-voulu. Bénesteau cite sans commentaire ce passage du cas de ‘Dora’ que j’ai nommé ailleurs "La Charte du Violeur".

Pour celles et ceux d’entre vous qui croyez toujours à la sagesse et aux bonnes intentions de Sigmund Freud, un moment de méditation est conseillé :

" Je tiens sans hésiter pour hystérique toute personne chez laquelle une occasion d’excitation sexuelle provoque surtout ou exclusivement du dégoût, que cette personne présente ou non des symptômes somatiques. " (Cité par Bénesteau, p. 264) [6]

Tout aussi malheureux sera le traitement pratiqué sous le signe du freudisme doctrinaire jusqu’à nos jours. Bénesteau examine le désastre du traitement "psychanalytique" des enfants souffrant d’autisme sous le régime de Bruno Bettelheim aux États-Unis. Il résume les désastres flagrants détaillés dans le superbe livre du journaliste scientifique américain, Edward Dolnick (Madness on the Couch, 1998) ainsi que les ineffables jongleries du maestro parisien Jacques Lacan – que mon ami, le neurologue anglais Raymond Tallis, reconnaît tout simplement comme "The Shrink from Hell" ! [7]

C’est dans cette dernière partie que Bénesteau perd le sens de cette objectivité neutre (et pour cause !) qui a été la sienne pendant la plupart du trajet à travers l’histoire byzantine des aventures de Sigmund Freud et de ses avatars. Dans son dernier chapitre, il cite l’admirable conclusion de Frederick Crews :

"[ainsi] pas à pas, nous apprenons que Freud a été le personnage le plus surévalué de toute l’histoire des sciences et de la médecine – celui qui a causé d’immenses dégâts par la propagation de fausses étiologies, de diagnostics erronés, et de méthodes d’étude stériles. "

Bénesteau, en clinicien honnête, ne peut accepter ce qui se passe en France de nos jours comme élément essentiel de l’enseignement psychiatrique dans les écoles de médecine. Il voit la nullité intellectuelle et médicale de ce qui est enseigné et, pis encore, il voit la désinformation – tant lacanienne que freudienne – à l’œuvre dans les cours où ce qui est enseigné dans les facultés est, effectivement, une façon de NE PAS PENSER (de ne pas penser d’une manière critique et empirique), où l’étudiant en médecine, comme Emma Eckstein au XIXe siècle, se voit contraint à apprendre et à régurgiter des mantras non comprises et incompréhensibles. J’ai envie de vous dire : "Espérons qu’il exagère." Mais, hélas, Bénesteau n’exagère pas ! Loin de là ! Mensonges freudiens est, par sa magistrale et minutieuse documentation internationale, un véritable vade-mecumpour tous ceux qui s’intéressent à l’aventure humaine et qui ne veulent pas tomber dans les pièges tendus par les charlatans de renom. [8]

Notes

[1] Les notes sont de Jacques Bénesteau.

[2] Robert WILCOCKS : Maelzel’s Chess Player, Sigmund Freud and the rhetoric of Deceit (Lanham, MD : Rowman & Littlefield, 1994) & Robert WILCOCKS : Mousetraps and the Moon. The Strange Ride of Sigmund Freud and the Early Years of Psychoanalysis (Lanham, MD : Lexington Books, 2000.)

[3] www.douance.org et www.evopsy.org
On y trouve une conférence de J. Bénesteau et J. Corraze http://www.douance.org/psycho/psycha-realites.pdf

[4] Jean Gautier, Freud a menti. CEVIC, 1977, 566 pages.

[5] Cf. le recueil : Peter Medawar, Pluto’s Republic, Oxford University Press, Oxford, 1982

[6] C’est-à-dire qu’une jeune fille de 14 ou 16 ans (Dora) qui se refuse aux faveurs sexuelles d’un agresseur de 40 ou 50 ans est pour Freud une parfaite hystérique. En voici un écho moderne. Une brave mère de famille, mais célèbre et médiatique psychanalyste, Françoise Dolto, est, ci-dessous, interviewée par la revue Choisir, en novembre 1979 :

- Choisir : Mais enfin il y a bien des cas de viol ?
- Dolto : Il n’y a pas de viol du tout. Elles sont consentantes.

- Choisir **: Quand une fille vient vous voir et qu’elle vous raconte que, dans son enfance, son père a coïté avec elle et qu’elle a ressenti cela comme un viol, que lui répondez-vous ?
- **Dolto :
Elle ne l’a pas ressenti comme un viol. Elle a simplement compris que son père l’aimait et qu’il se consolait avec elle, parce que sa femme ne voulait pas faire l’amour avec lui. » Plus loin...

- Choisir : D’après vous, il n’y a pas de père vicieux et pervers ?
- Dolto : Il suffit que la fille refuse de coucher avec lui, en disant que cela ne se fait pas, pour qu’il la laisse tranquille.

- Choisir : Il peut insister ?
- Dolto : Pas du tout, parce qu’il sait que l’enfant sait que c’est défendu. Et puis le père incestueux a tout de même peur que sa fille en parle. En général la fille ne dit rien, enfin pas tout de suite.

Pour le reste de l’édification morale, lire Edward Dolnick : Madness on the Couch. Blaming the Victim in the Heyday of Psychoanalysis (Simon & Schuster, 1998).

[7] « the Shrink from Hell » de R. Tallis =>http://www.palgrave.com/eReader/archive/04tallis.pdf.

[8] Cf. aussi « Burying Freud » de R. Tallis =>http://human-nature.com/freud/tallis.html