Cependant, selon un auteur Américain, cette orientation n’est pas spécifique à la France. John Taylor Gatto [1] affirme en effet que le système éducatif américain a été annexé par quelques capitalistes au début du XXème, qui l’ont transformé afin qu’il produise des "consommateurs passifs". C’est ce que Gatto appelle "le 4ème objectif" (qui s’oppose aux trois précédents) :
- Créer des personnes bien
- Créer de bons citoyens
- Faire en sorte que chaque élève se découve un talent particulier qu’il développera au maximum
- Faire de l’école "un serviteur du management politique et financier" [2]
Il a écrit un livre pour détailler et prouver son approche [3], qui est en partie consultable online. Sa thèse est intéressante, et semble bien décrire à la réalité : l’école devient de plus en plus un marché publicitaire captif, et les programmes ont de moins en moins pour objectif de favoriser la réflexion individuelle et le goût de l’apprentissage (bien au contraire !), ce qui facilite grandement la perméabilité de la population à la publicité. Certains arguments de Gatto sont cependant particulièrement faibles. Il y a tout d’abord l’obsession du complot : certains hommes sont derrière qui contrôlent l’évolution de la société, et ont la maîtrise de ce qui se passe à l’école. Pour lui ce sont les capitalistes, pour d’autres ce sont les Illuminati, les Juifs, les Skulls & Bones (ex. : famille Bush), les banquiers, etc., etc. Il semble plutôt qu’il existe énormément de groupes de pressions qui sont en compétition, et la marge de manoeuvre de chacun est très limitée. Il est d’ailleurs amusant de lire que certains arrivent à vendre des centaines de milliers d’exemplaires de livres dénonçant le pouvoir des autres : en vendant autant, ces auteurs n’ont
aucun pouvoir ? Bien sûr, la présence ou non d’un complot ne remet pas en cause l’argument de l’orientation de l’école. J’ai cependant reçu sur une liste anglophone des extraits du livre, ceux où il s’attaque au livre
The Bell Curve (TBC) de Herrnstein & Murray [4], c’est-à-dire les pages 57s et 271s. Et là ça se gâte :
- Il affirme tout d’abord que l’étude des résultats des tests d’entrée à l’armée montrent une chute libre des capacités de lecture entre la deuxième guerre mondiale et la guerre de Corée (1953), qu’il attribue au changement de type d’enseignement (arrêt de l’apprentissage phonétique de la lecture). Le problème est que ce sont justement ces résultats des tests de l’armée qui ont permis à James R. Flynn de découvrir le "Flynn effect", c’est-à-dire l’augmentation séculaire du QI.
- Il critique ensuite l’approche de Herrnstein & Murray (i.e. : la société est de plus en plus demandeuse en capacités cognitives, ce qui provoque sa scission entre ceux qui peuvent suivre et les autres) en se fondant non pas sur ce que contient TBC, mais sur la diabolisation qui en a été faite (ex. : Herrnstein & Murray "disent que l’ignorance des noirs (et leur violence) est génétiquement programmée" ( !) : bien sûr, ce genre d’opinion ne se trouve absolument pas dans TBC, même si certains ont préféré le faire croire).
En résumé nous avons donc une thèse attractive (l’école a de plus en plus pour objectif de faire des consommateurs débilisés plutôt que des citoyens conscients), qui intuitivement correspond à ce qu’on peut observer, mais dont certains des arguments qui la soutiennent sont faux. Dommage, non ?
- John Taylor Gatto
- Gatto : American Education History Tour 4/10 : The Business of Schooling
- The Underground History of American Education : A Schoolteacher’s Intimate Investigation Into the Problem of Modern Schooling by John Taylor Gatto. The Oxford Village Press. Oxford, NY 2000/2001
- Voir : www.douance.org/qi/tbc.htm